Pourquoi cette pièce?

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Pourquoi cette pièce? 2018-05-18T05:04:04+00:00

La raison première tient en une ligne: parce que nous l’aimons et parce que nous voulons que ce que nous aimons puisse vivre le plus longtemps possible.

Pourquoi l’aimons-nous ? Parce qu’elle allie simplicité et profondeur.

Une pièce simple…

En effet, rien dans cette oeuvre de « clinquant ». Le cadre est modeste : un bar parmi tant d’autres. Les personnages, tous issus du milieu ouvrier, le sont aussi. Le développement de l’intrigue elle-même n’emprunte aucun détour sinueux et ne s’achève pas sur un dénouement grandiose comme on en trouve dans certaines pièces classiques ou romantiques.

Une telle sobriété pourrait être contrebalancée par un travail approfondi sur la langue mais là encore, rien de tel chez Vildrac qui se joint à Gide pour rejeter « l’amplification systématique ». Le style reste donc lui aussi le plus pur possible et dévoile la volonté de Vildrac d’atteindre un certain « nudisme verbal » proscrivant la trop grande facilité du cabotinage. Mais si le fond et la forme de l’oeuvre excluent toute fioriture c’est pour mieux attirer l’attention du spectateur sur la dimension essentielle de la pièce : son universalité.

…à la résonance universelle

Si cette histoire n’est qu’une « petite histoire avec des petites gens», ces « petites gens » se posent des questions essentielles : « qu’est-ce que je veux faire dans la vie ? Si c’était à refaire, est-ce que je referais la même chose ? Ne suis-je pas passé à côté de moi ? ». Ces questions nous touchent et résonnent en chacun de nous car elles sont au coeur de nos vies. A travers leurs sentiments, leurs âmes, leur envie de vivre débordante et de tout recommencer, les personnages de Vildrac transcendent la modestie de leur milieu social. Dès lors, leur destin nous concerne tous.

En tant qu’art vivant, le théâtre tend à instaurer une communion entre l’auteur, les acteurs et le public. « Si les gens se réunissent dans une salle, c’est pour combattre leur solitude » disait Jean- Louis Barrault. En refusant la tentation d’un recours au spectaculaire, Vildrac nous rapproche de ses personnages et de leurs questionnements. Ce rapprochement est naturellement renforcé par l’acte même de la représentation, ce moment d’expérience collective vivante dont parle Barrault.

Parce qu’il donne à voir une « tranche de vie » nous concernant tous, Le Paquebot Tenacity représente pour nous, l’exemple du théâtre sans faux semblant, où l’on va droit à l’essentiel. Un théâtre du strict nécessaire : une pièce qui raconte simplement une histoire simple, qui touche le public.

C’est tout bête. Ce n’est que ça mais « Ça » nous semble être un des fondements essentiels du théâtre. En tant que jeune compagnie, une telle pièce nous paraissait donc idéale pour commencer notre vie artistique.

Le Paquebot Tenacity dans l’histoire du théâtre

Issue d’un répertoire théâtral malheureusement un peu oublié aujourd’hui, celui du théâtre de l’entredeux guerres, Le Paquebot Tenacity est une pièce emblématique du théâtre de cette époque et tient une place particulière dans l’histoire du Vieux-Colombier de Jacques Copeau.

Le Paquebot Tenacity et le théâtre du Silence

La pièce a été, avec Martine de Jean-Jacques Bernard ou Le Simoun d’Henri-René Lenormand, une des pièces emblématiques de ce qu’on a appelé le «théâtre du Silence», genre qui a vécu ses heures de gloire au sortir de la Première Guerre Mondiale.

« Silence », parce que la puissance de la pièce tient moins à la beauté du style qu’à la densité des situations dramatiques où l’intensité des sentiments des personnages s’exprime dans des paroles quelquefois incomplètes, des gestes parfois inachevés.

Dans un tel théâtre le silence parle autant que les répliques. Il y a donc silence et non pas vide car, comme le disait Maeterlinck « ce qu’avant tout vous vous rappellerez d’un être, profondément, ce n’est pas les paroles qu’il a dites ou les gestes qu’il a faits mais les silences que vous avez vécus ensemble car c’est la qualité de ces silences qui seule, a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes. »

Le Paquebot Tenacity au Théâtre du Vieux-Colombier

Cette « petite » pièce tient aussi une place à part dans l’histoire du Vieux Colombier de Jacques Copeau.

La création de nouvelles pièces portées par de jeunes dramaturges a toujours été un des objectifs de Copeau. Si le créateur du Vieux Colombier reste dans les mémoires pour avoir révolutionné la mise en scène de certains classiques (les Fourberies de Scapinle Carrosse du Saint SacrementLa Nuit des Rois), il est tout aussi vrai qu’il a toujours été en demande de pièces issues de la nouvelle génération. Il en a monté beaucoup mais aucune d’entre elles n’a aussi bien répondu à ses attentes que Le Paquebot Tenacity.

Aucune autre création n’a aussi bien fonctionné. Elle a été jouée plus de 240 fois en quatre saisons 1 et constitue ainsi un des plus grands succès du Vieux Colombier. Elle a souvent servi à J. Copeau, de « remède miracle » quand il fallait enlever de l’affiche, en urgence, une pièce dont l’échec commençait à creuser les caisses.

D’ailleurs, lorsqu’en en 1998-1999, ont eu lieu les célébrations autour du cinquantenaire de la disparition de Copeau, l’hommage rendu par les Comédiens Français sur la scène du Vieux-Colombier a été la lecture de la pièce Le Paquebot Tenacity 2.

Enfin, en 1913, s’ouvrait le Vieux Colombier de Jacques Copeau. Remonter cette pièce cent ans après est également l’occasion de rendre hommage à cet homme et à son oeuvre dont Albert Camus a pu dire : « Dans l’histoire du théâtre français, il y a deux périodes : avant et après Copeau.»


1 La pièce, créée en 1920, fut jouée jusqu’en 1924. Ce chiffre peut apparaître faible au vu de certains succès théâtraux qui dépassent le millier de représentations mais il faut tenir compte du principe d’alternance qui avait cour au Vieux Colombier, principe qui veut que même une pièce à succès comme Le Paquebot n’était pas jouée plus de 2-3 fois la semaine.

2 La pièce est entrée au répertoire de la Comédie Française en octobre 1940 au cours du bref mandat de Jacques Copeau comme administrateur